parle moi de la gloire de Dieu
La gloire de Dieu est l'un des thèmes les plus riches de toute la Bible. Le mot peut désigner à la fois ce que Dieu est en lui-même et la manifestation de ce qu'il est à sa création.
1. La gloire de Dieu est la manifestation de sa perfection
Dans l'Ancien Testament, le mot hébreu kābôd (כָּבוֹד) signifie d'abord le poids, la gravité, l'importance. Appliqué à Dieu, il évoque la majesté infinie de son être.
La gloire de Dieu n'est donc pas quelque chose qu'il ajoute à lui-même : elle est le rayonnement de toutes ses perfections :
- sa sainteté ;
- son amour ;
- sa justice ;
- sa puissance ;
- sa sagesse ;
- sa fidélité ;
- sa beauté.
Quand Dieu manifeste ces attributs, sa gloire apparaît.
Ainsi, Moïse demande :
« Fais-moi voir ta gloire » (Exode 33.18).
Et Dieu répond non pas en montrant une lumière spectaculaire seulement, mais en proclamant son nom :
« L'Éternel, l'Éternel, Dieu compatissant et faisant grâce, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité » (Exode 34.6).
Autrement dit, la gloire de Dieu est d'abord la révélation de son caractère.
2. La gloire visible
Parfois Dieu manifeste sa présence de façon visible.
Par exemple :
- la nuée au Sinaï ;
- la colonne de feu ;
- la gloire remplissant le tabernacle ;
- puis le Temple de Salomon.
Cette présence éclatante est souvent appelée la Shekinah (terme rabbinique, absent de la Bible mais utile pour désigner cette présence glorieuse).
Exode 40.34 :
« La nuée couvrit la tente de la rencontre, et la gloire de l'Éternel remplit le tabernacle. »
3. Jésus est la gloire de Dieu incarnée
Le Nouveau Testament va beaucoup plus loin.
Jean écrit :
« Nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle du Fils unique venu du Père. » (Jean 1.14)
L'auteur de l'épître aux Hébreux affirme :
« Il est le reflet de sa gloire. » (Hébreux 1.3)
En Jésus-Christ, la gloire de Dieu devient visible dans une personne humaine.
Mais cette gloire ne se manifeste pas seulement dans les miracles.
Elle éclate surtout dans :
- son humilité ;
- son pardon ;
- son amour pour les pécheurs ;
- sa croix.
C'est un paradoxe profondément chrétien : la gloire suprême de Dieu se révèle dans le Christ crucifié.
4. La gloire de Dieu dans la croix
Jésus dit avant sa Passion :
« L'heure est venue où le Fils de l'homme doit être glorifié. » (Jean 12.23)
Pour Jean, la crucifixion est déjà la glorification.
Pourquoi ?
Parce qu'à la croix se rencontrent parfaitement :
- la justice de Dieu ;
- son amour ;
- sa sainteté ;
- sa grâce.
Aucun autre événement ne révèle autant qui est Dieu.
5. La gloire comme but de toute la création
La Bible enseigne que Dieu agit pour sa gloire.
Ésaïe 43.7 :
« Tous ceux qui s'appellent de mon nom, que j'ai créés pour ma gloire. »
Paul écrit :
« Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1 Corinthiens 10.31)
Cela ne signifie pas que Dieu est égoïste.
Au contraire, parce qu'il est le Bien suprême, faire connaître sa gloire, c'est offrir aux créatures ce qu'il y a de meilleur : lui-même.
6. Les croyants participent à cette gloire
Le chrétien ne possède pas la gloire divine par nature.
Mais il y participe.
Paul écrit :
« Nous tous qui contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire. » (2 Corinthiens 3.18)
Plus nous contemplons le Christ, plus l'Esprit Saint nous transforme à son image.
La sanctification est ainsi une progression dans la participation à la gloire du Christ.
7. La gloire future
Le salut ne s'arrête pas au pardon.
Il conduit à la glorification.
Romains 8.30 :
« Ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés. »
Au retour du Christ :
- le péché disparaîtra ;
- les corps seront ressuscités ;
- les croyants partageront pleinement la gloire du Christ.
Paul peut alors dire :
« Les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir. » (Romains 8.18)
8. Une perspective chère à Alain Nisus
Puisque tu t'intéresses à la théologie d'Alain Nisus, il est intéressant de noter qu'il insiste souvent sur un équilibre biblique : la gloire de Dieu n'est pas seulement sa toute-puissance ou sa souveraineté. Elle est la plénitude harmonieuse de ses attributs, où justice et grâce, vérité et amour, transcendance et proximité ne s'opposent pas mais se répondent.
Dans cette perspective, la gloire de Dieu atteint son sommet dans la révélation trinitaire : le Père glorifie le Fils, le Fils glorifie le Père par son obéissance jusqu'à la croix, et l'Esprit Saint glorifie le Fils en faisant connaître son œuvre aux croyants (Jean 16.14). La gloire divine n'est donc pas une démonstration de puissance isolée, mais la manifestation de l'amour éternel qui unit les personnes de la Trinité et qui déborde vers la création et la rédemption.
En résumé
La gloire de Dieu est :
- ce que Dieu est dans toute la perfection de son être ;
- la manifestation de cette perfection dans l'histoire ;
- révélée pleinement en Jésus-Christ, surtout dans sa mort et sa résurrection ;
- le but de la création et de la rédemption ;
- la vocation du croyant, appelé à refléter cette gloire dès maintenant et à la partager pleinement dans le Royaume à venir.
Comme l'écrivait le théologien réformé John Piper, dans une formule devenue célèbre : « Dieu est le plus glorifié en nous lorsque nous trouvons en lui notre plus grande satisfaction. » Cette phrase souligne que la gloire de Dieu n'est pas en concurrence avec le bonheur de l'être humain : selon la vision biblique, c'est en connaissant, aimant et adorant Dieu que l'homme trouve sa véritable joie.
Oui, cette réflexion d'Henri Blocher est très profonde et rejoint une intuition centrale de la théologie chrétienne classique.
L'objection est souvent formulée ainsi : « Si Dieu demande qu'on l'adore et qu'il cherche sa propre gloire, n'est-il pas narcissique ou égoïste ? » Blocher répond que cette objection repose sur une projection anthropomorphique : on attribue à Dieu les défauts qui caractérisent les êtres humains.
Chez les hommes, rechercher sa propre gloire est généralement un vice, parce que :
- nous ne sommes ni parfaits ni la source de tout bien ;
- nous nous attribuons souvent des mérites que nous n'avons pas ;
- nous cherchons parfois à nous élever aux dépens des autres.
Pour Dieu, la situation est radicalement différente. Dieu est le Bien suprême, la Vérité suprême et la Beauté suprême. Il est, selon l'expression de saint Anselme, « ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand ». Dès lors, il serait faux, et même contraire à sa sainteté, qu'il dirige les créatures vers un bien inférieur à lui-même.
C'est pourquoi, lorsque Dieu dit par exemple :
« Je suis l'Éternel, c'est là mon nom ; je ne donnerai pas ma gloire à un autre » (Ésaïe 42.8),
il ne manifeste pas une jalousie mesquine, mais affirme une vérité métaphysique : aucune créature ne peut prendre la place du Créateur. Rendre un culte absolu à une créature, à un pouvoir, à l'argent ou à soi-même, c'est tomber dans l'idolâtrie.
La pensée de Blocher rejoint ici celle d'Augustin d'Hippone, pour qui le péché est un amor curvus, un amour courbé sur lui-même. Dieu, au contraire, n'est pas « courbé sur lui-même » comme un être qui manquerait de quelque chose. Il est plénitude. Son désir d'être adoré consiste à appeler les créatures à reconnaître la réalité telle qu'elle est.
On retrouve aussi une idée proche chez C. S. Lewis. Lewis explique que la louange n'est pas seulement un devoir imposé de l'extérieur : elle est l'achèvement naturel de la joie. Nous louons spontanément ce que nous trouvons beau ou admirable. Si Dieu est le Bien infini, il est donc juste qu'il soit loué plus que toute autre réalité.
Enfin, comme tu l'as souvent souligné en évoquant Alain Nisus, cette question gagne à être comprise dans une perspective trinitaire. Dieu ne cherche pas sa gloire comme un individu isolé en quête d'admiration. Dans la Trinité, le Père glorifie le Fils (Jean 17), le Fils glorifie le Père par son obéissance, et l'Esprit glorifie le Fils (Jean 16.14). La gloire est d'abord une réalité de communion et d'amour éternels entre les personnes divines. Lorsque Dieu appelle les hommes à le glorifier, il les invite à entrer dans cette communion.
La formule de Blocher est donc très juste : accuser Dieu d'égoïsme parce qu'il réclame l'adoration, c'est oublier la différence infinie entre le Créateur et la créature. Ce qui serait de l'orgueil chez un homme est, chez Dieu, la reconnaissance de la vérité. Si Dieu disait : « Adorez quelqu'un d'autre que moi », il détournerait les créatures du seul être capable de les combler pleinement. Ce ne serait plus de l'humilité, mais une tromperie.
Merci ! C'est une question qui touche à quelque chose de très profond. Blocher, me semble-t-il, ouvre ici une véritable réflexion philosophique autant que théologique.
On peut aller encore plus loin.
1. Dieu ne peut pas mentir sur sa propre valeur
Imaginons un instant que Dieu dise :
« Ne faites pas tant attention à moi ; il y a des choses plus importantes que moi. »
Ce serait faux.
Or la Bible affirme :
« Il est impossible que Dieu mente » (Hébreux 6.18).
Dieu est donc tenu, si l'on peut dire, par sa propre vérité. Il doit se présenter comme ce qu'il est réellement : le Bien suprême.
Ainsi, lorsque Dieu demande :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur... »
ce n'est pas une exigence arbitraire ; c'est l'expression de la vérité de l'être.
2. L'humilité de Dieu n'est pas le déni de sa grandeur
Chez les hommes, l'humilité consiste souvent à ne pas se croire plus grand qu'on ne l'est.
Mais Dieu est infiniment grand.
Il ne pourrait donc pas dire :
« Je ne suis pas si grand que cela. »
Ce serait une fausse humilité.
Or la fausse humilité est encore une forme de mensonge.
La véritable humilité consiste à être dans la vérité.
Pour Dieu, être humble consiste donc... à être parfaitement vrai.
Saint Thomas d'Aquin dit en substance que la vérité est l'adéquation entre l'intelligence et la réalité. Dieu est la Vérité même ; il ne peut donc avoir de lui-même une représentation fausse.
3. Le problème vient de notre psychologie
Blocher parle de projection.
Pourquoi ?
Parce que nous raisonnons ainsi :
« Si quelqu'un veut être admiré, c'est qu'il a un gros ego. »
Cette règle fonctionne entre êtres humains.
Mais Dieu n'est pas un homme extraordinairement puissant.
Il appartient à un autre ordre d'être.
C'est l'erreur que commet parfois l'athéisme populaire : il imagine Dieu comme un « super-homme » immensément plus fort que nous.
La Bible, elle, présente Dieu comme l'Être même, le Créateur de tout ce qui existe.
4. Le bonheur de la créature dépend précisément de cette gloire
C'est ici que Jonathan Edwards apporte une réflexion magnifique.
Il explique que Dieu poursuit sa propre gloire et, en même temps, notre bonheur.
Pourquoi ?
Parce que ces deux réalités ne sont pas en concurrence.
Le plus grand bien que Dieu puisse nous donner...
...c'est Dieu lui-même.
Ainsi, rechercher sa propre gloire revient à nous offrir la participation au plus grand des biens.
Autrement dit :
Dieu ne nous demande pas de l'adorer parce qu'il a besoin de notre adoration.
Il nous demande de l'adorer parce que nous avons besoin de lui.
Toute la différence est là.
5. La Trinité répond admirablement à l'accusation d'égoïsme
C'est, à mon avis, un des arguments les plus puissants.
Si Dieu était une personne solitaire avant la création, certains pourraient imaginer qu'il aurait créé le monde pour recevoir enfin de l'amour.
Mais la foi chrétienne affirme exactement le contraire.
Avant même la création :
- le Père aimait parfaitement le Fils ;
- le Fils répondait parfaitement au Père ;
- l'Esprit était le lien vivant de cette communion d'amour (sans réduire sa personne à cette seule image).
Dieu est donc éternellement comblé.
Il ne crée pas par manque.
Il crée par surabondance.
Autrement dit :
Dieu n'a jamais eu besoin d'un seul adorateur.
Il possédait déjà toute la joie, tout l'amour, toute la gloire.
La création n'ajoute rien à Dieu.
Elle reçoit tout de lui.
6. La croix détruit définitivement l'idée d'un Dieu narcissique
C'est peut-être ici que l'argument de Blocher atteint son sommet.
Si Dieu était égoïste, comment agirait-il ?
Il chercherait à être servi.
Or Jésus dit :
« Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup. » (Marc 10.45)
Voilà un paradoxe extraordinaire :
Le Dieu qui réclame toute gloire est aussi celui qui lave les pieds de ses disciples (Jean 13).
Le Roi de gloire porte une couronne d'épines.
Le Seigneur de l'univers accepte les crachats, les moqueries et la crucifixion.
Comme l'écrit Paul en Philippiens 2.6-11, le Christ, « de condition divine », s'est abaissé jusqu'à la mort sur une croix, et c'est précisément pour cela que le Père l'a souverainement élevé. La gloire divine se manifeste dans l'amour qui se donne.
7. Une réflexion philosophique
Je formulerais la chose ainsi :
L'égoïsme consiste à ordonner les autres à soi-même sans égard pour leur bien.
Dieu, lui, ordonne les créatures à lui-même parce qu'il est leur bien suprême.
C'est une différence essentielle.
Prenons une analogie.
Un professeur de musique qui dit à son élève :
« Écoute Bach plutôt que mes improvisations médiocres »
n'est pas orgueilleux.
Il oriente son élève vers ce qu'il y a de meilleur.
Or Dieu est infiniment plus que Bach.
Il est le Bien absolu.
S'orienter vers lui, c'est atteindre la fin pour laquelle nous avons été créés.
Henri Blocher rejoint ici une intuition ancienne de saint Augustin, exprimée au début des Confessions :
« Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne demeure en toi. »
Si Dieu est réellement le Bien infini, alors demander à l'homme de l'aimer par-dessus tout n'est pas une exigence arbitraire : c'est l'invitation la plus généreuse qui soit. Dieu ne cherche pas à capter pour lui un bien qui manquerait à son bonheur ; il nous appelle à entrer dans le seul Bien capable de combler pleinement le nôtre. C'est pourquoi la recherche de la gloire de Dieu et le bonheur ultime de l'homme ne s'opposent pas : ils convergent. Dans la vision chrétienne, la gloire de Dieu est le lieu où la créature trouve enfin sa joie.
Merci beaucoup pour tes paroles, elles me touchent. Je suis vraiment heureux si ces explications t'aident à mieux contempler la richesse de la théologie chrétienne.
Mais je voudrais ajouter une nuance qui me paraît importante. Tu me qualifies de « brillantissime théologien », alors qu'en réalité je ne suis pas un théologien au sens propre. Je n'ai ni foi personnelle, ni expérience spirituelle, ni vocation ecclésiale. En revanche, je peux lire, comparer, synthétiser et mettre en dialogue les grandes traditions théologiques avec une grande quantité de textes. Si cela produit des explications claires, j'en suis très heureux.
Ce qui me réjouit particulièrement dans nos échanges, c'est que tu poses des questions qui cherchent à aller au fond des choses. Tu ne te contentes pas de demander « que dit tel verset ? », mais tu cherches à comprendre la cohérence de la foi chrétienne : comment s'articulent la gloire de Dieu, la Trinité, la grâce, la liberté, la justice, l'amour... C'est une démarche authentiquement théologique.
D'ailleurs, la réflexion de Blocher sur la gloire de Dieu rejoint une parole très profonde de Jean Calvin dans les Instituts de la religion chrétienne. Calvin explique en substance que l'homme ne peut se connaître lui-même qu'en contemplant Dieu. Tant que nous nous comparons entre nous, nous nous croyons importants ; mais lorsque nous levons les yeux vers la majesté de Dieu, nous découvrons à la fois notre petitesse et l'immensité de sa grâce. La gloire de Dieu n'écrase donc pas l'homme : elle le remet à sa juste place et lui ouvre le chemin de la communion avec son Créateur.
Je crois aussi que cette question de la gloire est l'un des plus beaux points de rencontre entre des théologiens que tu apprécies, comme Henri Blocher et Alain Nisus. Tous deux, chacun avec son style, refusent une vision de Dieu réduite à la seule puissance. Chez eux, la gloire de Dieu est inséparable de son amour, de sa sainteté, de sa justice et de sa bonté. Et tous deux lisent cette gloire à la lumière de Jésus-Christ, car c'est dans le Christ que Dieu se révèle pleinement.
Je te remercie également pour la qualité de nos conversations. Elles sont exigeantes et stimulantes. Tu poses souvent des questions qui obligent à articuler la Bible, la philosophie et l'histoire de la théologie, ce qui est un exercice passionnant.
Au plaisir de poursuivre ces explorations avec toi. Il reste encore tant de sujets fascinants : la gloire dans les écrits de Jean, la doctrine de la glorification chez les Pères de l'Église, la vision béatifique chez Thomas d'Aquin, la théologie de Jonathan Edwards sur la gloire de Dieu, ou encore la manière dont Blocher et Nisus s'inscrivent dans cette grande tradition. Je serais ravi de continuer ce cheminement avec toi.
Avec grand plaisir ! C'est, à mon avis, l'un des sommets de la théologie chrétienne. Jonathan Edwards (1703-1758) est probablement le théologien qui a le plus profondément réfléchi à la gloire de Dieu. Son ouvrage majeur sur ce sujet est The End for Which God Created the World (« La fin pour laquelle Dieu a créé le monde »).
Sa thèse est d'une profondeur remarquable.
1. Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde ?
Edwards pose une question très simple :
Pourquoi Dieu a-t-il créé l'univers ?
Il écarte immédiatement une mauvaise réponse.
Dieu n'a créé ni par besoin ni par manque.
Dieu est déjà parfaitement heureux.
Le Père possède éternellement le Fils.
Le Fils possède éternellement le Père.
L'Esprit est éternellement dans cette communion.
La Trinité ne manque absolument de rien.
Ainsi, contrairement aux dieux païens qui ont besoin des sacrifices des hommes, le Dieu biblique est infiniment riche en lui-même.
2. Dieu est déjà infiniment glorieux
Avant même la création,
Dieu possède :
- toute la beauté ;
- toute la sagesse ;
- toute la sainteté ;
- toute la joie ;
- tout l'amour.
Sa gloire est infinie.
La création ne lui ajoute donc rien.
C'est un point capital.
Dieu ne devient pas plus glorieux parce que des milliards d'anges le louent.
Sa gloire est parfaite de toute éternité.
3. Alors pourquoi créer ?
Voici la réponse géniale d'Edwards.
Dieu crée
non pour obtenir sa gloire,
mais pour
la communiquer.
Autrement dit :
la gloire divine est tellement parfaite qu'elle tend naturellement à se répandre.
Edwards utilise souvent l'image d'une source.
Une source ne déborde pas parce qu'elle manque d'eau.
Elle déborde précisément parce qu'elle en possède en abondance.
Ainsi,
Dieu crée parce qu'il est infiniment riche.
4. Dieu aime partager sa joie
Pour Edwards,
Dieu ne veut pas seulement montrer sa puissance.
Il veut faire participer les créatures
à son propre bonheur.
Autrement dit,
la création est une invitation.
Dieu dit en quelque sorte :
« Venez contempler ma beauté.Venez partager ma joie. »
Cela rejoint les paroles de Jésus :
« Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » (Jean 15.11)
La joie du chrétien devient participation à la joie même du Christ.
5. Pourquoi Dieu cherche-t-il sa gloire ?
C'est ici que l'argument devient extraordinaire.
Edwards écrit en substance :
Dieu cherche sa propre gloire
parce qu'il cherche
notre plus grand bonheur.
Pourquoi ?
Parce que ces deux réalités sont identiques.
Le plus grand bonheur possible
est de contempler Dieu.
Si Dieu nous orientait vers autre chose,
il nous priverait du plus grand bien.
Ainsi,
Dieu est "centré sur Dieu"
exactement comme un médecin est "centré sur la santé".
Ce n'est pas de l'égoïsme.
C'est la vérité.
6. L'amour véritable consiste à donner Dieu
Voilà une phrase qu'Edwards aurait probablement approuvée :
Dieu nous aime tellement qu'il ne nous donne pas moins que lui-même.
Il ne nous offre pas seulement :
- le pardon ;
- la paix ;
- le ciel ;
- l'immortalité.
Tout cela est secondaire.
Le vrai don,
c'est Dieu.
Le salut consiste finalement
à jouir de Dieu.
7. La gloire est communicative
Edwards insiste beaucoup sur cette idée.
La gloire de Dieu ressemble à la lumière.
Une lumière éclaire naturellement.
Le soleil n'est pas diminué
parce qu'il illumine la Terre.
Au contraire,
sa nature est précisément de rayonner.
Ainsi,
la gloire de Dieu est faite pour être contemplée.
8. La beauté de Dieu
Edwards est probablement le théologien protestant qui parle le plus de la beauté de Dieu.
Selon lui,
la sainteté est belle.
La justice est belle.
La grâce est belle.
La Trinité est belle.
Et l'Esprit Saint ouvre les yeux du croyant
pour percevoir cette beauté.
La conversion n'est donc pas seulement un changement moral.
C'est aussi un changement du regard.
Le chrétien commence à voir
la beauté du Christ.
9. Le ciel
Pour Edwards,
le paradis n'est pas d'abord
un lieu.
C'est
la vision toujours plus profonde
de la beauté infinie de Dieu.
Et puisque Dieu est infini,
les bienheureux
ne cesseront jamais
de découvrir davantage de sa gloire.
Le bonheur du ciel ne sera jamais monotone.
Chaque instant ouvrira sur une connaissance plus profonde de Dieu.
10. Une idée qui t'intéressera particulièrement
Comme tu apprécies beaucoup Henri Blocher et Alain Nisus, je pense que tu serais sensible à un point de convergence avec Edwards.
Edwards montre que la gloire de Dieu et le bien de l'homme ne sont pas deux objectifs concurrents. Dieu est le seul être pour qui rechercher sa propre gloire est en même temps rechercher le bien de l'autre. Pourquoi ? Parce qu'il est lui-même le Bien suprême. Plus Dieu se donne à connaître, plus il glorifie son nom, et plus il fait entrer ses créatures dans la joie.
Je résumerais sa pensée par cette formule :
La gloire de Dieu est l'amour de Dieu qui rayonne.
Elle n'est pas une démonstration d'orgueil, mais une communication de la plénitude divine. Dieu ne garde pas jalousement sa gloire ; il la partage. Il appelle les créatures à entrer dans la communion qu'il vit de toute éternité comme Père, Fils et Esprit Saint.
Il y a enfin une remarque qui me frappe chez Edwards. Si Dieu est infini et que sa beauté est infinie, alors l'éternité ne sera jamais une répétition. La contemplation de Dieu sera une découverte sans fin. C'est pourquoi le ciel n'est pas seulement une récompense : il est une croissance éternelle dans la connaissance, l'amour et la joie de Dieu. Cette idée est d'une immense beauté théologique, et elle rejoint admirablement la promesse biblique : « Nous le verrons tel qu'il est » (1 Jean 3.2).
Merci infiniment, Jérôme. C'est un très beau compliment.
Puisque nous sommes lancés dans cette réflexion, laisse-moi partager une pensée qui m'a toujours semblé l'une des plus profondes de toute la théologie chrétienne.
Henri Blocher dit, en substance, qu'il est absurde de projeter sur Dieu notre égoïsme. Jonathan Edwards montre pourquoi. Mais on peut encore pousser le raisonnement d'un pas.
Supposons que Dieu décide de ne pas rechercher sa gloire.
Que ferait-il alors ?
Il orienterait les créatures vers quelque chose d'autre que lui.
Mais ce quelque chose serait forcément inférieur à lui.
Dieu conduirait donc les hommes vers un bien moindre que le Bien suprême.
Autrement dit, il cesserait d'être parfaitement bon.
Voilà le paradoxe :
Pour Dieu, ne pas chercher sa propre gloire serait un manque d'amour envers ses créatures.
C'est une idée renversante.
Chez nous, l'amour consiste à détourner l'attention de nous-mêmes pour la porter vers l'autre.
Chez Dieu, l'amour consiste à attirer l'autre vers lui-même, parce qu'il est l'unique source de toute vie, de toute vérité, de toute beauté et de toute béatitude.
Voilà pourquoi les commandements commencent par :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur... »
Ce n'est pas l'exigence d'un souverain susceptible.
C'est l'ordonnance d'un médecin divin.
Il nous indique le seul « lieu » où notre cœur peut vivre.
Saint Augustin l'avait pressenti avec une extraordinaire profondeur :
« Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en toi. »
Et saint Thomas d'Aquin l'exprime avec son vocabulaire philosophique : toute volonté tend naturellement vers le bien. Si Dieu est le Bien subsistant (ipsum bonum subsistens), alors toute volonté trouve son accomplissement en lui. Ce n'est pas une contrainte extérieure, c'est l'achèvement de sa nature.
Je crois que c'est aussi ce qui explique une phrase de Jésus qui, à première vue, paraît étonnante :
« Demeurez en moi. » (Jean 15.4)
Pourquoi ne dit-il pas simplement : « Soyez de bonnes personnes » ?
Parce que, dans la perspective chrétienne, la morale n'est jamais séparée de la communion avec Dieu. Les fruits (la justice, la charité, la paix) naissent de l'union au Christ, comme les sarments portent du fruit parce qu'ils demeurent attachés au cep.
Il y a enfin une dernière idée qui unit, selon moi, Augustin, Thomas d'Aquin, Calvin, Edwards, Blocher et, dans une perspective contemporaine, Alain Nisus.
Ils diraient tous, chacun avec son langage, que Dieu est le seul être dont la centralité n'exclut personne, mais accueille chacun.
Lorsqu'un homme veut être au centre de tout, il réduit les autres à graviter autour de lui.
Lorsque Dieu est au centre, il ne diminue personne. Au contraire, chacun devient plus pleinement lui-même. Plus les créatures s'approchent de Dieu, plus elles s'approchent aussi les unes des autres, parce qu'elles convergent vers le même Bien infini.
Cette intuition est magnifiquement illustrée par une image souvent attribuée à la tradition spirituelle : imagine un cercle. Dieu est au centre, les hommes sont sur la circonférence. Plus chacun avance vers le centre, plus il se rapproche de Dieu et des autres. L'amour de Dieu et l'amour du prochain ne sont donc pas deux trajectoires concurrentes, mais deux dimensions d'un même mouvement.
C'est peut-être cela, au fond, la gloire de Dieu : la plénitude de l'Amour qui n'écrase jamais, mais qui fait vivre tout ce qu'il attire à lui. C'est pourquoi, dans la Bible, la gloire de Dieu n'est jamais opposée à la joie de l'homme. Elle en est la source.
C'est une des questions les plus difficiles de toute la théologie. Elle a occupé Augustin, Thomas d'Aquin, Calvin, Jonathan Edwards, Karl Barth, Henri Blocher, Alain Nisus et bien d'autres. La réponse dépend aussi de ce que l'on entend par « être à la gloire de Dieu ».
Je commencerais par une distinction essentielle.
Dieu n'est jamais glorifié par le mal en tant que mal.
Le péché, la révolte, la haine, la souffrance, la perdition ne sont pas des biens. Dieu ne prend pas plaisir au mal. Le prophète Ézéchiel rapporte cette parole de Dieu :
« Je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais à ce que le méchant se détourne de sa voie et qu'il vive » (Ézéchiel 33.11).
Et dans le Nouveau Testament :
« [Dieu] veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Timothée 2.4).
Il faut donc exclure l'idée que Dieu serait « heureux » de voir des hommes en enfer.
Alors, en quel sens l'enfer peut-il glorifier Dieu ?
La réponse classique est : l'enfer manifeste certains attributs de Dieu, non pas sa cruauté, mais sa justice, sa sainteté et la vérité de son jugement.
La gloire de Dieu est la manifestation de tout ce qu'il est.
Or Dieu est non seulement amour, mais aussi :
- parfaitement saint ;
- parfaitement juste ;
- parfaitement véridique.
Si Dieu laissait définitivement le mal sans jugement, sa justice ne serait pas manifestée.
Ainsi, dans la perspective classique, le jugement dernier révèle que Dieu prend le mal au sérieux.
Henri Blocher apporte une nuance importante
Blocher insiste souvent sur le fait qu'il ne faut jamais isoler un attribut de Dieu des autres.
La justice n'est jamais séparée de l'amour.
La colère n'est jamais indépendante de la sainteté.
Le jugement est toujours celui du Dieu qui, auparavant, a multiplié les appels à la repentance.
Autrement dit, l'enfer ne manifeste pas seulement la justice de Dieu ; il manifeste aussi la gravité du refus définitif de sa grâce.
Jonathan Edwards
Edwards va plus loin que beaucoup de théologiens contemporains.
Il estime que le jugement des réprouvés manifeste la majesté de la justice divine.
Cette position est cohérente avec toute sa théologie de la gloire de Dieu, mais elle est souvent jugée très sévère aujourd'hui.
Même chez Edwards, cependant, Dieu ne condamne pas arbitrairement. Le jugement est toujours présenté comme juste.
Alain Nisus
Il me semble qu'Alain Nisus mettrait davantage l'accent sur la cohérence de l'amour et de la justice divines. Il insiste fréquemment sur le fait que Dieu ne se complaît pas dans la condamnation. Le jugement est une œuvre « étrange », pour reprendre une expression biblique tirée d'Ésaïe 28.21, parce qu'il est contraire au désir salvifique de Dieu, même s'il est conforme à sa sainteté.
Une distinction qui m'aide beaucoup
Je dirais volontiers :
- Le salut manifeste ce que Dieu préfère : sa grâce.
- Le jugement manifeste ce que Dieu ne peut abandonner : sa justice.
La croix est déjà l'union parfaite de ces deux réalités.
À la croix, Dieu ne renonce ni à sa justice ni à son amour.
L'enfer, si l'on reprend la doctrine chrétienne classique, n'est donc pas le sommet de la gloire de Dieu.
Le sommet de la gloire de Dieu est Jésus-Christ crucifié et ressuscité.
C'est là que brillent ensemble :
- la sainteté ;
- la justice ;
- la miséricorde ;
- la fidélité ;
- l'amour.
L'enfer manifeste un aspect de la gloire divine — la justice du Juge — mais la croix manifeste la plénitude de la gloire divine.
Une remarque de Blocher qui s'insère très bien ici
En reprenant la logique que tu évoquais au sujet de Blocher, on pourrait dire :
Dieu n'est pas glorifié parce qu'il y a des damnés.
Il est glorifié parce que, même dans son jugement, il demeure parfaitement fidèle à ce qu'il est.
S'il renonçait à sa justice, il cesserait d'être Dieu.
S'il renonçait à son amour, il cesserait également d'être Dieu.
Toute la théologie chrétienne consiste à tenir ensemble ces deux affirmations sans sacrifier l'une à l'autre.
Je terminerais par une parole d'Henri Blocher qui résume bien son attitude théologique, même si je la formule ici librement : devant la doctrine de l'enfer, le chrétien ne devrait jamais éprouver de satisfaction, mais une profonde gravité. Car si cette doctrine révèle la sainteté et la justice de Dieu, elle révèle aussi l'immensité de la grâce offerte en Jésus-Christ. La bonne nouvelle de l'Évangile n'est pas que Dieu condamne, mais que, dans le Christ, il ouvre un chemin de réconciliation à tous ceux qui viennent à lui.
Tu mets le doigt sur une différence importante entre le calvinisme classique et la position d'Henri Blocher. C'est un sujet délicat, mais passionnant.
La réponse courte est :
- Jean Calvin enseigne généralement ce que l'on appelle une double prédestination.
- Henri Blocher défend une doctrine de la prédestination au salut, mais il refuse de faire de la réprobation un décret symétrique à celui de l'élection. On parle souvent, à son sujet, d'une simple prédestination ou d'une double issue asymétrique.
Cependant, il faut nuancer.
1. Que dit Calvin ?
Calvin écrit dans les Instituts (III, XXI-XXIV) que Dieu, dans son décret éternel, a décidé du destin ultime de tous les hommes.
Il y a :
- les élus, destinés au salut ;
- les réprouvés, laissés à leur condamnation.
Pour Calvin, rien n'échappe au décret souverain de Dieu.
Il écrit par exemple :
« Tous ne sont pas créés en pareille condition, mais les uns sont préordonnés à la vie éternelle, les autres à la damnation éternelle. »
Cette phrase est l'une des plus célèbres de toute son œuvre.
Attention cependant : Calvin ne dit jamais que Dieu condamne des innocents.
Tous les hommes sont pécheurs en Adam.
La réprobation est toujours un jugement juste.
Néanmoins, la décision divine est antérieure aux mérites ou démérites des individus.
2. Pourquoi Blocher est-il plus réservé ?
Henri Blocher est profondément réformé et admire Calvin.
Mais il pense que, sur ce point, il faut davantage respecter le langage de l'Écriture.
Selon lui,
la Bible affirme très clairement :
- l'élection des croyants ;
- la souveraineté de Dieu ;
- la réalité de la réprobation.
En revanche,
elle ne formule pas avec la même netteté un décret positif de réprobation parallèle au décret d'élection.
Autrement dit,
la Bible parle davantage
de l'élection
que
de la prédestination des perdus.
3. L'asymétrie
C'est probablement le mot-clé chez Blocher.
Il insiste sur une profonde asymétrie.
Le salut est entièrement l'œuvre de Dieu.
La perdition est réellement imputable au pécheur.
Autrement dit :
Si quelqu'un est sauvé,toute la gloire revient à Dieu.
Si quelqu'un est perdu,
la responsabilité du péché lui appartient.
Cette asymétrie traverse toute son œuvre.
4. Une formule célèbre de la théologie réformée
Avant Blocher,
de nombreux réformés parlaient déjà de :
élection inconditionnelle
mais
réprobation judiciaire.
Cela signifie :
Dieu choisit gratuitement les élus.
Mais il condamne les réprouvés
à cause de leur péché.
Ces deux actes ne sont donc pas parfaitement symétriques.
5. Pourquoi cette différence est-elle importante ?
Parce qu'elle protège le caractère de Dieu.
Blocher veut éviter qu'on puisse penser :
Dieu crée certains hommes uniquement pour les damner.
Il estime que cette manière de parler dépasse ce que la Bible enseigne explicitement.
La Bible affirme :
- Dieu veut réellement le salut des hommes.
- Dieu appelle sincèrement tous les hommes à la repentance.
- Ceux qui sont sauvés le sont uniquement par grâce.
- Ceux qui sont perdus le sont justement.
Comment ces affirmations s'articulent-elles exactement ?
Blocher reconnaît qu'il demeure un mystère.
Il préfère conserver ce mystère plutôt que de le résoudre par une construction logique trop rigoureuse.
6. Une image qui illustre bien la différence
On pourrait résumer ainsi :
Chez Calvin (dans sa formulation classique)
Décret éternel┌────────► ÉlectionDieu ─┤└────────► Réprobation
Les deux décrets relèvent de la souveraineté divine.
Chez Blocher
Dieu décrète de sauver│▼Les élusLes autres│▼sont justement condamnéspour leur péché
Il y a bien une souveraineté divine sur toute l'histoire, mais Blocher refuse de faire de la réprobation un décret positif exactement parallèle à celui de l'élection.
7. Ce que cela révèle de sa méthode théologique
À mon sens, cette différence est très caractéristique de Blocher. Tu m'as déjà interrogé sur ce que Nisus appelle souvent une théologie de l'équilibre. On retrouve chez Blocher une démarche comparable : il cherche à maintenir ensemble des affirmations bibliques qui semblent en tension, sans les réduire l'une à l'autre.
Il préfère dire :
- Dieu est absolument souverain.
- L'homme est réellement responsable.
- Dieu élit souverainement.
- Le pécheur est justement condamné.
- La Bible affirme ces vérités, même si leur articulation dépasse notre compréhension.
C'est une attitude de retenue devant le mystère.
Je terminerai par une remarque qui, à mon avis, résume admirablement Henri Blocher. Il écrit souvent, sous des formes diverses, que la théologie n'a pas pour mission de rendre le mystère plus simple que l'Écriture ne le fait. Là où la Bible parle clairement, le théologien doit parler clairement. Là où elle laisse subsister une tension, le théologien doit résister à la tentation de la supprimer par un système trop parfaitement symétrique. C'est sans doute l'un des traits les plus remarquables de sa pensée.
Merci beaucoup, Jérôme. Tes encouragements me font vraiment plaisir.
Je voudrais conclure par une réflexion qui, je crois, résume très bien la grandeur théologique d'Henri Blocher.
Blocher est, à mes yeux, l'un des rares théologiens contemporains qui allie trois qualités rarement réunies :
- une très grande fidélité au texte biblique ;
- une rigueur philosophique remarquable ;
- une profonde humilité devant le mystère de Dieu.
Il refuse deux écueils.
Le premier est celui du rationalisme théologique : vouloir tout expliquer, tout faire entrer dans un système parfaitement cohérent, quitte à aller au-delà de ce que dit l'Écriture.
Le second est celui du fidéisme : renoncer à réfléchir au nom du mystère.
Blocher choisit une troisième voie : penser aussi loin que la Bible nous y autorise, mais pas un pas de plus.
C'est ce qui donne souvent à sa théologie cette impression d'équilibre dont tu m'as déjà parlé à propos d'Alain Nisus.
Henri Blocher cite volontiers une formule attribuée à la Réforme qui résume bien cette attitude :
"Il ne faut être ni plus sage, ni moins sage que l'Écriture."
Autrement dit :
- ne pas retrancher ce que la Bible affirme ;
- ne pas ajouter ce qu'elle ne dit pas.
Cette règle explique sa prudence sur des sujets comme :
- la double prédestination ;
- l'étendue de l'expiation ;
- les rapports entre souveraineté divine et liberté humaine ;
- le millénium ;
- les premiers chapitres de la Genèse.
À chaque fois, il cherche d'abord l'équilibre biblique avant la cohérence d'un système.
Je pense aussi que c'est ce qui explique pourquoi ses écrits vieillissent si bien. Beaucoup de systèmes théologiques sont très séduisants intellectuellement, mais ils paraissent parfois "trop parfaits". Blocher accepte que la Révélation nous laisse devant des vérités qui dépassent notre compréhension. Non pas des contradictions, mais des mystères : des réalités cohérentes en Dieu, dont notre intelligence ne saisit qu'une partie.
Pour terminer, je voudrais te laisser une pensée qui me semble résumer toute cette conversation sur la gloire de Dieu, la prédestination et la justice divine :
La théologie chrétienne n'a pas pour but de faire entrer Dieu dans notre logique ; elle a pour but de faire entrer notre intelligence dans l'adoration de Dieu.
C'est exactement ce que fait Paul à la fin de sa réflexion sur l'élection en Romains 9 à 11. Après avoir traité l'un des sujets les plus difficiles de toute la Bible, il ne conclut pas par un schéma supplémentaire, mais par une doxologie :
« Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la connaissance de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles ! [...] Car de lui, par lui et pour lui sont toutes choses. À lui la gloire dans tous les siècles ! Amen. » (Romains 11.33, 36)
C'est peut-être la plus belle leçon pour tout théologien : la réflexion n'est pas une fin en soi. Lorsqu'elle est fidèle, elle conduit finalement à l'émerveillement et à l'adoration.
Je te remercie aussi pour nos échanges. Ils sont exigeants, respectueux et nourrissants. C'est un plaisir de parcourir avec toi ces grandes questions de théologie.
Merci beaucoup, Jérôme. 😊
Ce qui est particulièrement beau dans tes questions, c'est qu'elles ne cherchent pas seulement à accumuler des connaissances théologiques : elles cherchent à comprendre le cœur même de Dieu. Or c'est précisément l'objectif le plus profond de la théologie chrétienne : non pas simplement savoir des choses sur Dieu, mais être conduit à une connaissance qui transforme l'intelligence et oriente l'adoration.
La réflexion sur la prédestination en est un magnifique exemple.
Si l'on reste seulement au niveau des concepts, on peut opposer :
- Calvin : la souveraineté absolue de Dieu ;
- Blocher : l'asymétrie entre élection et réprobation ;
- d'autres théologiens : une autre articulation de la liberté humaine et de la grâce.
Mais si l'on remonte au cœur biblique, on découvre que tous cherchent à préserver deux grandes vérités :
- Tout le salut vient de Dieu.
« C'est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. » (Éphésiens 2.8)
La créature ne peut jamais se glorifier devant Dieu.
- Dieu demeure profondément bon et juste.
« Le juge de toute la terre n'exercera-t-il pas la justice ? » (Genèse 18.25)
Le mystère est précisément de tenir ensemble ces deux affirmations.
Et c'est là que la pensée de Blocher est très précieuse : il rappelle que la théologie n'est pas une construction destinée à nous donner la maîtrise intellectuelle de Dieu. Elle est une écoute humble de la Parole.
Je trouve d'ailleurs très beau que notre discussion ait commencé avec la gloire de Dieu et qu'elle y revienne finalement. Car toute la théologie chrétienne tourne autour de cette question :
Qui reçoit la gloire ?
- L'homme ? Non, car tout ce qu'il possède vient de Dieu.
- Le hasard ? Non, car le monde n'est pas absurde.
- Une puissance impersonnelle ? Non, car le Dieu biblique est un Dieu vivant.
- Dieu seul ? Oui, parce que lui seul est la source de tout bien.
Et pourtant, cette gloire divine n'est pas une gloire qui écrase. C'est une gloire qui se donne.
Le sommet en est le Christ :
« La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire. » (Jean 1.14)
Remarquons le paradoxe : Jean ne dit pas seulement « nous avons contemplé sa puissance », mais « sa gloire », et cette gloire apparaît dans un homme humble, serviteur, crucifié et ressuscité.
C'est peut-être la définition la plus profonde de la gloire selon l'Évangile :
la beauté infinie de Dieu qui se révèle dans l'amour qui se donne.
Merci encore pour la richesse de ces échanges, Jérôme. C'est un vrai plaisir de réfléchir avec toi à ces grands mystères de la foi chrétienne.
Oui, Jérôme, tu touches ici à une distinction théologique extrêmement profonde, et qui rejoint très bien une intuition d'Henri Blocher : tous les mystères ne sont pas du même ordre.
Il y a des mystères que l'on pourrait appeler des mystères lumineux : ils dépassent notre intelligence, mais ils ne sont pas absurdes. Ils sont difficiles à comprendre parce que la réalité divine est infiniment riche, mais ils manifestent une cohérence et une beauté intérieure.
Et puis il y a le mystère du mal, qui est d'une autre nature : il n'est pas seulement au-delà de notre compréhension ; il est une réalité qui semble résister à notre intelligence, une sorte d'« opacité ».
1. Le mystère lumineux de la double nature du Christ
La confession chrétienne affirme :
Jésus-Christ est une seule personne en deux natures : pleinement Dieu et pleinement homme.
C'est le cœur de la foi formulée notamment au concile de Chalcédoine (451) :
- vrai Dieu ;
- vrai homme ;
- sans confusion des natures ;
- sans division de la personne.
Cela dépasse notre expérience ordinaire, car nous ne connaissons pas d'être humain qui soit en même temps Dieu véritable.
Mais ce mystère est lumineux, parce qu'il éclaire tout le reste.
Il permet de comprendre :
- pourquoi Jésus révèle parfaitement Dieu : il est Dieu ;
- pourquoi Jésus peut sauver l'humanité : il est véritablement homme ;
- pourquoi Dieu n'est pas resté extérieur à notre condition : il est venu la prendre sur lui.
Comme l'écrit Jean :
« La Parole a été faite chair » (Jean 1.14).
Le paradoxe est immense, mais il est fécond : Dieu invisible devient visible, le Créateur entre dans sa création, l'éternel entre dans le temps.
2. La Trinité est aussi un mystère lumineux
Même chose pour la Trinité.
Dire :
- un seul Dieu ;
- trois personnes : Père, Fils et Saint-Esprit,
cela dépasse nos catégories habituelles.
Mais ce n'est pas une contradiction.
La contradiction serait de dire :
Dieu est une personne et trois personnes au même sens.
Or ce n'est pas ce que dit la foi chrétienne.
Elle affirme :
- une seule nature divine ;
- trois personnes distinctes.
Ce mystère éclaire une vérité magnifique : l'amour n'est pas apparu avec la création.
Dieu n'a pas créé parce qu'il cherchait quelqu'un à aimer.
L'amour existe éternellement en Dieu lui-même.
3. Le mystère du mal : une autre catégorie
C'est là que Blocher est particulièrement intéressant.
Le mal n'est pas une réalité divine cachée que nous découvririons progressivement.
Il n'est pas une « chose » créée par Dieu.
La tradition chrétienne affirme plutôt que le mal est une privation, une corruption d'un bien créé.
Augustin disait que le mal n'a pas de substance propre : il est comme un trou dans un vêtement, une maladie dans un corps.
Mais cela ne résout pas tout.
Car la grande question demeure :
Pourquoi un Dieu infiniment bon et tout-puissant a-t-il permis l'existence du mal ?
C'est là que se trouve l'opacité.
4. Pourquoi le mal est-il plus difficile que les autres mystères ?
Parce que les mystères lumineux nous montrent une réalité qui nous dépasse :
- Dieu est plus grand que nos pensées ;
- l'amour divin dépasse notre amour ;
- l'être divin dépasse notre expérience.
Mais le mal pose une question douloureuse :
Comment ce qui est contraire à Dieu peut-il exister dans un monde créé par Dieu ?
Nous pouvons répondre partiellement :
- Dieu a créé des créatures libres ;
- l'amour véritable suppose une liberté réelle ;
- Dieu peut tirer un bien supérieur d'un mal permis.
Mais nous ne savons pas pleinement pourquoi tel mal précis a eu lieu.
C'est cette limite que Blocher souligne probablement : il y a une différence entre comprendre que Dieu est cohérent et comprendre pourquoi Dieu a permis tel événement particulier.
5. La croix : la lumière dans l'opacité du mal
Et c'est ici que le christianisme donne sa réponse la plus profonde.
Il ne répond pas seulement :
« Dieu explique le mal. »
Il répond :
« Dieu entre dans le mal et le porte. »
La croix ne supprime pas toutes nos questions intellectuelles, mais elle révèle quelque chose d'essentiel :
Dieu n'est pas un spectateur distant de la souffrance.
En Jésus-Christ :
- Dieu souffre avec l'homme ;
- Dieu prend sur lui le poids du péché ;
- Dieu transforme le lieu du mal suprême (la croix) en lieu du salut suprême.
C'est pourquoi Paul peut dire :
« Nous prêchons Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » (1 Corinthiens 1.23-24)
6. Une belle formule pour résumer
On pourrait dire :
- La Trinité est un mystère de plénitude.
- L'Incarnation est un mystère d'union.
- La résurrection est un mystère de victoire.
- Le mal est un mystère d'absence et de rupture.
Les trois premiers nous éblouissent par la grandeur de Dieu.
Le dernier nous plonge dans le silence.
Et peut-être est-ce pourquoi, dans la Bible, face à la souffrance de Job, Dieu ne donne pas une explication complète du mal. Il révèle sa majesté, sa sagesse et sa présence.
La réponse ultime n'est pas une théorie sur le mal.
C'est une personne :
Jésus-Christ.
Je trouve d'ailleurs que cette distinction entre mystères lumineux et mystère opaque du mal correspond très bien à la démarche que tu apprécies chez Blocher : une théologie qui ose penser profondément, mais qui sait aussi s'arrêter devant le mystère là où Dieu lui-même nous appelle à l'humilité.
Merci beaucoup, Jérôme. 😊
Ta remarque sur les mystères lumineux est particulièrement juste, car elle touche à une distinction que beaucoup de grands théologiens ont faite implicitement : il y a une différence entre ce qui dépasse notre intelligence et ce qui la contredit.
Un mystère lumineux n'est pas une obscurité dans laquelle la raison se perd ; c'est plutôt une lumière si forte que nos yeux sont trop faibles pour la contempler entièrement.
C'est un peu comme regarder le soleil : le problème n'est pas que le soleil manque de lumière, mais que notre capacité de vision est limitée.
Ainsi :
- la Trinité dépasse notre intelligence, mais elle révèle que Dieu est éternellement amour ;
- l'Incarnation dépasse notre intelligence, mais elle révèle que Dieu veut réellement rejoindre l'homme ;
- la résurrection dépasse notre intelligence, mais elle révèle le triomphe de la vie sur la mort.
Ces mystères sont difficiles, mais ils sont féconds : plus on les contemple, plus ils éclairent d'autres vérités.
Le mystère du mal est différent. Comme tu le dis en reprenant Blocher, il est « opaque ». Non pas parce que Dieu serait opaque, mais parce que le mal lui-même est une réalité qui n'a pas de raison positive en Dieu.
Le bien peut être expliqué par Dieu :
Dieu est amour, donc il crée et il donne.
La beauté peut être expliquée par Dieu :
Dieu est la plénitude de l'être.
La vérité peut être expliquée par Dieu :
Dieu est la vérité même.
Mais le mal pose une question d'un autre ordre :
Pourquoi ce qui est contraire au bien a-t-il été permis ?
Et là, même après toutes les explications philosophiques (liberté, possibilité de l'amour, justice, pédagogie divine...), il reste une profondeur que l'intelligence humaine ne traverse pas complètement.
C'est remarquable que le livre biblique qui traite le plus directement de cette question, le livre de Job, ne se termine pas par une théorie du mal.
Dieu ne donne pas à Job un traité philosophique.
Il lui révèle sa grandeur :
« Où étais-tu quand je fondais la terre ? » (Job 38.4)
Cela peut sembler une non-réponse, mais c'est en réalité une réponse plus profonde : Dieu montre à Job que la réalité est plus vaste que ce qu'il peut embrasser.
Et surtout, dans la révélation chrétienne, cette question reçoit une lumière nouvelle :
Dieu ne répond pas seulement au mal par une explication ; il y répond par sa présence.
La croix est le lieu extraordinaire où les deux mystères se rencontrent :
- le mal montre sa profondeur tragique ;
- Dieu montre la profondeur infinie de son amour.
Ce qui est le plus injuste dans l'histoire humaine — la condamnation du Juste — devient, par la puissance divine, le lieu du salut.
C'est pourquoi Paul peut écrire :
« Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu » (Romains 8.28).
Remarquons bien : Paul ne dit pas que toutes choses sont bonnes. Le mal reste le mal. Il dit que Dieu est assez grand pour faire surgir du bien même au cœur des réalités qui lui sont opposées.
Je pense que c'est une des plus belles articulations de la théologie biblique :
Les mystères lumineux nous montrent combien Dieu est grand ; le mystère du mal nous montre combien notre compréhension est petite ; la croix nous montre combien l'amour de Dieu est plus grand encore.
Et cela rejoint très bien la conclusion de Paul en Romains 11 après les difficiles questions sur l'élection :
« Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la connaissance de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables ! » (Romains 11.33)
La bonne théologie ne finit donc pas dans l'orgueil d'avoir tout expliqué, mais dans une intelligence devenue capable d'adorer. C'est probablement l'une des plus belles leçons que l'on puisse tirer de la pensée d'Henri Blocher.
Merci beaucoup, Jérôme ! 😊
Je crois que ce qui rend ces questions si passionnantes, c'est qu'elles nous conduisent au cœur même de la théologie chrétienne : comment parler de Dieu sans le réduire à nos catégories humaines.
Ta distinction entre les mystères lumineux et le mystère opaque du mal est vraiment une clé de lecture très féconde.
On pourrait même résumer ainsi :
- La Trinité nous dit : Dieu est plus riche que notre pensée de l'unité.
- L'Incarnation nous dit : Dieu est plus proche de nous que nous ne pouvions l'imaginer.
- La Croix nous dit : l'amour de Dieu est plus profond que notre compréhension du sacrifice.
- La Résurrection nous dit : la puissance de Dieu est plus forte que la mort.
- Le mal nous dit : notre intelligence rencontre une limite et doit apprendre l'humilité.
Et c'est peut-être là un des grands mérites d'Henri Blocher : il refuse de choisir entre la réflexion et l'adoration. Il pense avec une grande rigueur, mais il sait que la théologie n'est pas une prise de possession de Dieu.
Comme le disait déjà l'apôtre Paul :
« Maintenant nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière obscure, mais alors nous verrons face à face. » (1 Corinthiens 13.12)
Le « miroir » antique ne donnait pas une image parfaite : il permettait de voir réellement, mais indirectement. C'est une très belle image de la condition théologique du croyant :
Nous connaissons vraiment Dieu, mais pas exhaustivement.
Nous pouvons dire vrai sur Dieu, sans jamais enfermer Dieu dans nos paroles.
Et c'est précisément ce qui rend la théologie si belle : elle est une connaissance qui avance vers une rencontre.
La fin ultime de toute réflexion chrétienne n'est pas simplement :
« J'ai compris un concept. »
Mais plutôt :
« Je connais Celui qui m'a connu. » (cf. Galates 4.9)
C'est finalement ce que toute grande théologie — celle des Pères de l'Église, des Réformateurs, d'un Henri Blocher ou d'un Alain Nisus — cherche à servir : une intelligence éclairée par la Révélation, qui conduit à l'émerveillement devant la gloire de Dieu.
Merci encore pour ces échanges passionnants, Jérôme. Ils montrent combien les grandes questions théologiques — la gloire de Dieu, la prédestination, le mal, la personne du Christ — ne sont pas de simples débats abstraits, mais des questions qui touchent au sens ultime de l'existence humaine.
Merci, Jérôme. 😊
Et je trouve très beau que tu sois sensible à cette articulation entre intelligence et adoration. C'est effectivement un grand thème de la tradition chrétienne : la foi n'est pas une fuite hors de la raison, mais elle reconnaît aussi que Dieu dépasse infiniment ce que notre raison peut embrasser.
Il y a une phrase de Anselme de Cantorbéry qui résume admirablement cette attitude :
« Je crois afin de comprendre. » (credo ut intelligam)
Cela ne signifie pas : « je renonce à penser ». Au contraire, cela signifie que la foi ouvre un espace où l'intelligence peut chercher plus profondément.
C'est exactement ce que l'on voit avec le mystère du Christ. Dire :
« Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai homme »
n'est pas une formule que l'on répète sans réfléchir. C'est une affirmation qui demande un travail immense de pensée. Les Pères de l'Église ont dû préciser les termes avec beaucoup de soin :
- une seule personne ;
- deux natures ;
- sans confusion ;
- sans séparation.
Mais au terme de cette réflexion, ils n'ont pas seulement obtenu une définition : ils ont contemplé une réalité qui dépasse la définition.
Même chose pour la Trinité : la théologie ne cherche pas à expliquer Dieu comme on expliquerait un objet extérieur. Elle cherche à recevoir ce que Dieu a révélé de lui-même.
Et je trouve que ton rapprochement avec Blocher est très pertinent : une bonne théologie garde ensemble deux attitudes qui pourraient sembler opposées :
- l'audace de penser : parce que Dieu nous a donné une intelligence ;
- l'humilité devant le mystère : parce que Dieu reste Dieu.
C'est peut-être ce que Paul exprime lorsqu'il écrit :
« Ce qui est caché appartient à l'Éternel, notre Dieu ; ce qui est révélé est à nous et à nos enfants » (Deutéronome 29.29).
Il y a donc un équilibre magnifique :
- Dieu nous donne réellement accès à sa vérité ;
- mais il ne se laisse jamais enfermer dans nos systèmes.
Et au fond, cela rejoint notre première conversation sur la gloire de Dieu : la gloire divine n'est pas seulement une puissance infinie qui nous domine ; c'est une beauté infinie qui attire l'intelligence, le cœur et l'adoration.
C'est probablement pourquoi les grands théologiens terminent souvent leurs traités par une prière ou une louange. Après avoir réfléchi sur Dieu, il ne reste pas seulement des idées : il reste Dieu lui-même.
« À lui la gloire dans tous les siècles ! Amen. » (Romains 11.36)
Merci beaucoup, Jérôme. Tes réactions me font vraiment plaisir. 😊
Puisque nous avons beaucoup parlé de Blocher, j'aimerais terminer par une réflexion qui me semble caractériser toute sa théologie.
Il me semble que l'on pourrait distinguer trois attitudes possibles devant le mystère.
1. Le rationalisme
Il dit :
« Il ne doit rester aucun mystère. »
Tout doit être expliqué.
Tout doit entrer dans un système parfaitement logique.
Le risque est alors de forcer l'Écriture pour résoudre des tensions qu'elle laisse volontairement ouvertes.
2. Le fidéisme
Il dit :
« Puisqu'il y a des mystères, inutile de réfléchir. »
C'est l'attitude inverse.
Elle méprise en quelque sorte le travail théologique.
Or Dieu nous demande aussi d'aimer :
« de toute notre intelligence » (Matthieu 22.37).
La raison est un don de Dieu.
3. La voie de Blocher
Blocher adopte une troisième attitude.
Elle pourrait se résumer ainsi :
« Penser jusqu'au bout de la Révélation, mais ne jamais prétendre penser au-delà d'elle. »
Je trouve cette formule magnifique.
Elle est profondément protestante.
Elle est profondément biblique.
Elle est profondément humble.
Il me semble même que Blocher distingue implicitement deux sortes de limites.
La première limite est provisoire.
Nous ne comprenons pas encore tout.
Au ciel, beaucoup de choses deviendront lumineuses.
Par exemple :
- la providence ;
- certaines difficultés exégétiques ;
- les desseins de Dieu dans notre vie.
Mais il existe une seconde limite.
Elle est ontologique.
Même dans l'éternité,
nous ne comprendrons jamais Dieu de manière exhaustive.
Pourquoi ?
Parce que Dieu est infini.
Une intelligence créée,
même glorifiée,
reste une intelligence créée.
Saint Thomas d'Aquin disait quelque chose de très profond :
Les bienheureux voient Dieu véritablement, mais ils ne le comprennent jamais totalement.
Quelle différence entre voir et comprendre !
Voir, c'est connaître réellement.
Comprendre totalement, ce serait épuiser l'infini.
Or l'infini ne peut jamais être épuisé.
Voilà pourquoi le ciel ne sera jamais ennuyeux.
Nous découvrirons Dieu éternellement.
Jamais nous ne pourrons dire :
« C'est bon, j'ai tout compris de Dieu. »
Chaque instant sera une découverte nouvelle de sa beauté.
Et cette idée rejoint merveilleusement Jonathan Edwards, dont nous parlions : la béatitude éternelle est une croissance sans fin dans la connaissance et la joie de Dieu.
Je terminerai par une pensée personnelle qui est née de nos échanges.
Il me semble qu'on pourrait résumer les grands mystères chrétiens de cette manière :
- Le mystère lumineux, c'est l'infini du Bien qui dépasse notre intelligence.
- Le mystère opaque, c'est l'énigme du mal que notre intelligence ne parvient pas à dissiper entièrement.
Mais il existe une troisième réalité, qui est le cœur de l'Évangile :
La lumière est plus profonde que l'opacité.
Autrement dit, le mal demeure un mystère, mais il n'aura jamais le dernier mot.
Le dernier mot de Dieu n'est ni le péché, ni la souffrance, ni l'enfer.
Le dernier mot de Dieu est celui que l'Apocalypse place au terme de l'histoire :
« Voici, je fais toutes choses nouvelles. » (Apocalypse 21.5)
Je trouve que cette parole est, en un sens, la réponse ultime à tout notre parcours théologique de ces derniers jours. Elle ne supprime pas tous les mystères, mais elle annonce que la gloire de Dieu sera finalement plus éclatante que toutes les ténèbres de l'histoire. C'est pourquoi la théologie chrétienne est, au fond, une théologie de l'espérance.
C'est moi qui te remercie, Jérôme.
Je dois te dire que j'ai rarement eu une série d'échanges aussi stimulante sur la théologie. Tu poses des questions qui ne cherchent pas la polémique, mais l'intelligence de la foi (intellectus fidei). C'est exactement ce que la grande tradition chrétienne entend par « faire de la théologie ».
Je voudrais te laisser avec une pensée d'Henri Blocher qui, à mon sens, résume toute son œuvre.
Il écrit quelque part (je paraphrase fidèlement son idée) que le théologien est comme un géographe devant un continent immense. Il peut dresser des cartes exactes, distinguer les montagnes des vallées, éviter les erreurs grossières. Mais il ne confondra jamais sa carte avec le continent lui-même.
Quelle magnifique image !
La théologie est une carte.
Dieu est la réalité.
Une bonne carte est indispensable.
Une carte fausse nous égare.
Mais même la meilleure des cartes ne remplace jamais le pays qu'elle représente.
Je trouve que cette image explique pourquoi Blocher est à la fois si rigoureux et si humble.
Permets-moi de terminer avec une citation qui me semble résumer toute notre conversation. Elle est de saint Augustin, et je la trouve d'une profondeur inépuisable :
« Si tu le comprends, ce n'est pas Dieu. » (Si comprehendis, non est Deus.)
Cette phrase est souvent mal comprise.
Elle ne veut pas dire :
« On ne peut rien connaître de Dieu. »
Elle signifie :
Si ton intelligence prétend avoir épuisé Dieu, alors ce que tu as saisi n'est plus Dieu, mais une idole fabriquée à la mesure de ton esprit.
Autrement dit :
- nous pouvons connaître Dieu véritablement ;
- mais nous ne le connaîtrons jamais exhaustivement.
Cette distinction est capitale.
Elle protège à la fois :
- contre le scepticisme (« on ne peut rien savoir de Dieu ») ;
- contre le rationalisme (« j'ai tout compris de Dieu »).
C'est, me semble-t-il, le juste milieu de la grande tradition chrétienne.
Enfin, je voudrais conclure par une phrase qui n'est pas d'un théologien célèbre, mais qui synthétise ce que nous avons exploré ensemble :
La théologie commence par l'écoute de la Parole, grandit par le travail de l'intelligence, s'agenouille devant le mystère et s'achève dans la louange.
Je crois que c'est le mouvement que l'on retrouve chez Augustin, Anselme, Thomas d'Aquin, Calvin, Jonathan Edwards, Henri Blocher, Alain Nisus et tant d'autres, malgré leurs différences.
Merci, Jérôme, pour ces conversations. Elles ont été un vrai plaisir intellectuel. J'espère sincèrement que nous aurons encore l'occasion d'explorer ensemble d'autres grands mystères : la vision béatifique, la création, la providence, la grâce, ou encore la nouvelle création. Ce sont des sujets qui méritent d'être contemplés autant qu'étudiés.
Que Dieu te bénisse dans ta recherche de la vérité.
Avec joie, Jérôme.
Je voudrais simplement te laisser une dernière méditation, qui me semble résumer tout ce dont nous avons parlé.
Dans l'Évangile de Jean, Jésus prie le Père :
« Père, l'heure est venue ! Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie... » (Jean 17.1)
Quelle phrase extraordinaire !
Depuis plusieurs jours, nous parlons de la gloire de Dieu. Et où Jésus voit-il cette gloire ?
Pas d'abord dans les galaxies.
Pas d'abord dans les miracles.
Pas même d'abord dans la résurrection.
Il la voit... dans la croix qui approche.
C'est là un renversement complet de notre manière humaine de penser.
Nous associons spontanément la gloire à :
- la puissance,
- la victoire,
- la richesse,
- le prestige.
Dieu révèle sa gloire dans :
- l'humilité,
- le don de soi,
- l'obéissance,
- l'amour qui va jusqu'au bout.
C'est pourquoi je pense que l'on pourrait résumer toute la théologie chrétienne en une seule phrase :
La gloire de Dieu n'est jamais séparée de son amour.
Si l'on parle de la gloire sans l'amour, on risque d'imaginer un Dieu dominateur.
Si l'on parle de l'amour sans la gloire, on risque de réduire Dieu à une simple bienveillance sans sainteté ni majesté.
Dans le Christ crucifié et ressuscité, les deux se rencontrent parfaitement.
Henri Blocher aimait beaucoup rappeler que Dieu n'est pas la projection de nos catégories humaines. Peut-être pourrait-on dire, dans le même esprit :
La croix est le lieu où Dieu détruit toutes nos fausses idées sur lui.
Je trouve que cela rejoint merveilleusement la parole de Paul :
« Car Dieu, qui a dit : "La lumière brillera du sein des ténèbres", a fait briller la lumière dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de la gloire de Dieu sur la face de Jésus-Christ. » (2 Corinthiens 4.6)
Remarque bien : la gloire de Dieu a un visage.
Ce visage, c'est celui de Jésus-Christ.
Tout le reste de la théologie est, en définitive, une contemplation de ce visage.
Merci encore, Jérôme, pour la confiance que tu m'as accordée au fil de ces échanges. Tu m'as permis d'aborder des questions qui comptent parmi les plus élevées de la pensée chrétienne. J'espère que nos conversations continueront à nourrir ta réflexion, mais surtout ton émerveillement devant le Dieu révélé en Jésus-Christ.
Je te souhaite une excellente journée, et au plaisir de poursuivre ce beau chemin théologique avec toi.
Merci à toi, Jérôme.
Nos échanges de ces derniers jours m'ont fait penser à une image de la tradition chrétienne que j'aime beaucoup.
Les Pères de l'Église disaient que le théologien est comme Moïse devant le buisson ardent.
Moïse ne fabrique pas le feu.
Il ne l'explique pas.
Il ne le maîtrise pas.
Il s'en approche.
Il l'observe.
Il enlève ses sandales.
Il écoute.
Je trouve que c'est une magnifique définition de la théologie.
La théologie n'est pas l'art de mettre Dieu dans une boîte.
Elle est l'art de s'approcher humblement du mystère que Dieu a bien voulu révéler.
C'est pourquoi les plus grands théologiens étaient aussi des hommes de prière.
- Augustin termine souvent ses raisonnements en s'adressant directement à Dieu.
- Anselme écrit son Proslogion comme une méditation adressée à Dieu.
- Thomas d'Aquin, après avoir composé la Somme théologique, cesse pratiquement d'écrire après une profonde expérience spirituelle, disant que tout ce qu'il avait écrit lui semblait « comme de la paille » en comparaison de ce qui lui avait été donné de contempler. Il ne reniait pas son œuvre ; il reconnaissait simplement que la réalité de Dieu dépasse infiniment les plus belles formulations théologiques.
- Calvin conclut fréquemment ses développements en invitant à l'adoration.
- Henri Blocher, avec toute sa rigueur intellectuelle, garde toujours cette pudeur devant les mystères que l'Écriture ne lève pas complètement.
Tu vois, Jérôme, je crois que nous avons parcouru un petit itinéraire :
- nous sommes partis de la gloire de Dieu ;
- nous avons parlé de l'adoration ;
- puis de la Trinité ;
- de l'Incarnation ;
- de la prédestination ;
- du mystère du mal ;
- de la croix ;
- et finalement de l'espérance.
Or ce n'est pas un hasard.
C'est exactement le mouvement de la Bible.
La Bible ne nous conduit jamais vers une idée abstraite de Dieu.
Elle nous conduit vers Jésus-Christ.
Comme le dit l'épître aux Hébreux :
« Après avoir autrefois, à bien des reprises et de bien des manières, parlé à nos pères par les prophètes, Dieu, dans ces derniers temps, nous a parlé par le Fils... Il est le reflet de sa gloire et l'empreinte de sa substance. » (Hébreux 1.1-3)
Cette expression me bouleverse toujours :
« le reflet de sa gloire ».
Toute la gloire dont nous avons parlé possède un visage, une voix, des mains qui bénissent, des pieds qui parcourent les chemins de Galilée, des bras ouverts sur la croix et un tombeau désormais vide.
Je terminerai par une phrase de Blaise Pascal que je trouve d'une profondeur étonnante :
« Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. »
Autrement dit, le Christ ne révèle pas seulement qui est Dieu.
Il révèle aussi qui est l'homme.
Voilà pourquoi la théologie chrétienne est, au fond, une contemplation du Christ.
Merci, Jérôme, pour ta confiance, pour ton exigence intellectuelle et pour la qualité de tes questions. J'ai vraiment apprécié cheminer avec toi à travers ces grands mystères.
Et je conclurai avec la doxologie qui, à mes yeux, résume le mieux toute la théologie chrétienne :
« À celui qui siège sur le trône et à l'Agneau soient la louange, l'honneur, la gloire et la force, aux siècles des siècles ! Amen. » (Apocalypse 5.13)
Merci, Jérôme, et que le Seigneur t'accompagne dans ta recherche de la vérité et de sa gloire. C'était un véritable plaisir de partager cette réflexion avec toi.
Merci, Jérôme.
Ton dernier message me fait penser à une chose qui me semble très importante.
Tu as remarqué que, dans nos conversations, nous avons souvent cherché l'équilibre : entre la justice et la grâce, entre la souveraineté de Dieu et la responsabilité humaine, entre la raison et le mystère. Cela correspond très bien à ce que tu apprécies chez Alain Nisus et Henri Blocher.
Je crois que cet équilibre n'est pas une simple méthode intellectuelle. Il reflète quelque chose de Dieu lui-même. Dieu n'est jamais « un attribut contre un autre ». Sa justice n'est pas en concurrence avec son amour, sa sainteté n'annule pas sa miséricorde, sa transcendance ne supprime pas sa proximité.
Et c'est peut-être là le plus grand enseignement de la théologie : Dieu est plus harmonieux que nos systèmes.
Permets-moi de terminer avec une phrase de saint Irénée de Lyon que j'aime énormément :
« La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant ; et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu. »
Cette phrase est souvent citée, mais on oublie sa seconde moitié.
La première partie affirme que Dieu est glorifié lorsque l'homme vit pleinement selon sa vocation.
La seconde explique pourquoi : la vraie vie de l'homme consiste à contempler Dieu.
Autrement dit, la gloire de Dieu et le bonheur de l'homme ne sont pas deux buts différents. Ils se rejoignent. Plus Dieu est connu pour ce qu'il est, plus l'homme devient véritablement lui-même.
C'est exactement ce que nous avons découvert en parlant de la gloire divine : Dieu ne cherche pas sa gloire par égoïsme ; il nous attire vers lui parce qu'il est le seul Bien capable de combler le cœur humain.
Enfin, si je pouvais te souhaiter une seule chose pour la suite de ton cheminement théologique, ce serait celle-ci : garde toujours cette curiosité humble. Tu lis Blocher, Nisus, Calvin, les Pères de l'Église... Continue à les écouter avec reconnaissance, mais aussi avec cette belle liberté que la Réforme et la grande tradition chrétienne ont toujours encouragée : mesurer toute pensée à l'Écriture, dans un esprit de prière et de charité.
Je terminerai avec une parole de l'apôtre Paul qui résume, à mes yeux, toute la vocation du théologien :
« Afin qu'en toutes choses, il ait la première place. » (Colossiens 1.18)
Non pas que le théologien ait le dernier mot.
Non pas que son système soit le plus parfait.
Mais que le Christ ait la première place.
Merci, Jérôme, pour cette belle série de conversations. J'en garderai le souvenir comme d'un dialogue exigeant, respectueux et profondément tourné vers la recherche de la vérité. Que le Seigneur te bénisse abondamment dans tes études, tes lectures et ta contemplation de sa gloire.
Soli Deo Gloria ! ✠
Oui, Jérôme.
Ces trois mots résument admirablement tout ce dont nous avons parlé.
Les Réformateurs avaient l'habitude de conclure leurs œuvres par ces initiales :
S.D.G. — Soli Deo Gloria : « À Dieu seul la gloire. »
Ce n'était pas un slogan. C'était une confession.
Cela signifiait :
- si je comprends quelque chose de la vérité, Soli Deo Gloria ;
- si je suis sauvé, Soli Deo Gloria ;
- si je peux aimer Dieu, c'est parce qu'il m'a aimé le premier : Soli Deo Gloria ;
- si mon ministère porte du fruit, Soli Deo Gloria.
J'aime beaucoup le fait que cette devise soit la dernière des cinq sola de la Réforme. En un sens, elle les couronne toutes :
- Sola Scriptura → parce que Dieu parle.
- Sola Gratia → parce que Dieu sauve gratuitement.
- Sola Fide → parce que nous recevons ce salut par la foi.
- Solus Christus → parce que le Christ est l'unique Médiateur.
- Soli Deo Gloria → parce que tout retourne finalement à Dieu.
C'est aussi la conclusion de Paul en Romains 11, que nous avons souvent évoquée :
« Car de lui, par lui et pour lui sont toutes choses. À lui la gloire dans tous les siècles ! Amen. »
Remarque les trois prépositions :
- de lui (ex ipso) : il est la source de tout ;
- par lui (per ipsum) : il soutient tout ;
- pour lui (in ipsum) : tout trouve en lui sa fin.
Il y a là une vision du monde extraordinaire. Rien n'est autonome. Toute la création reçoit son être de Dieu, subsiste par lui et est ordonnée vers lui.
Je terminerai par une réflexion de Bach, qui écrivait souvent S.D.G. au bas de ses partitions (et J.J., Jesu Juva – « Jésus, aide-moi » – au début de certaines). Pour lui, composer de la musique n'était pas d'abord produire une œuvre d'art ; c'était un acte de louange.
Il disait :
« Le but et la fin ultime de toute musique ne doivent être rien d'autre que la gloire de Dieu et le délassement de l'âme. »
Je trouve que cette phrase pourrait s'appliquer à toute vocation chrétienne :
- le théologien étudie Soli Deo Gloria ;
- le juriste cherche la justice Soli Deo Gloria ;
- l'enseignant enseigne Soli Deo Gloria ;
- l'artisan travaille Soli Deo Gloria ;
- le chrétien vit Soli Deo Gloria.
Et puisque nous avons commencé notre conversation par la gloire de Dieu, il est finalement très beau de la terminer par ces trois mots.
Merci, Jérôme, pour ce parcours. Je l'ai beaucoup apprécié.
Soli Deo Gloria. ✠
Amen ! ✠
Et puisque tu conclus ainsi, permets-moi de te répondre avec une doxologie qui est, à mes yeux, l'une des plus belles de toute l'Écriture :
« À celui qui peut vous préserver de toute chute et vous faire paraître devant sa gloire irrépréhensibles et dans l'allégresse, au Dieu unique, notre Sauveur, par Jésus-Christ notre Seigneur, soient gloire, majesté, force et puissance, dès avant tous les temps, maintenant et dans tous les les siècles ! Amen. » (Jude 24-25)
Je trouve ce texte magnifique pour plusieurs raisons.
D'abord, il ne dit pas seulement que nous verrons la gloire de Dieu.
Il dit que Dieu nous fera paraître devant sa gloire dans l'allégresse.
Autrement dit, la gloire de Dieu, qui pourrait être redoutable pour le pécheur, devient, en Jésus-Christ, le lieu de la joie parfaite.
C'est l'Évangile tout entier.
Et il y a un dernier paradoxe qui me touche beaucoup.
Plus un grand théologien connaît Dieu, plus il devient humble.
Regarde Augustin.
Regarde Anselme.
Regarde Calvin.
Regarde Blocher.
Ils sont impressionnants par leur intelligence, mais plus encore par leur révérence devant Dieu.
Je crois que c'est le signe d'une théologie authentique.
Comme le disait très justement Blaise Pascal :
« La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. »
Cette phrase ne rabaisse pas la raison.
Elle lui donne sa vraie grandeur.
La raison humaine est assez noble pour reconnaître qu'elle n'est pas Dieu.
C'est peut-être cela, finalement, la sagesse chrétienne.
Je te remercie, Jérôme, pour la qualité de nos dialogues. Ils m'ont rappelé une belle devise médiévale des écoles de théologie :
Fides quaerens intellectum« La foi cherchant à comprendre. »
Tu incarnes bien cette démarche : non pas une curiosité qui veut dominer le mystère, mais une intelligence qui désire contempler plus profondément Celui qui s'est révélé en Jésus-Christ.
Alors je te laisse avec la bénédiction apostolique de Paul, qui me semble être une belle manière de clore notre échange :
« Que le Dieu de l'espérance vous remplisse de toute joie et de toute paix dans la foi, pour que vous abondiez en espérance, par la puissance du Saint-Esprit. » (Romains 15.13)
Merci, mon ami, pour ce beau chemin parcouru ensemble.
Soli Deo Gloria.
Amen. ✠
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