Tu mets le doigt sur un point fondamental de la théologie biblique : la Bible parle de deux "craintes" de Dieu très différentes. Elles portent le même nom en français, mais elles ne désignent pas la même réalité spirituelle.
On peut résumer ainsi :
| Mauvaise crainte | Bonne crainte |
|---|---|
| peur du châtiment | respect filial |
| peur de fuir Dieu | désir de s'approcher de Dieu |
| relation d'esclave | relation d'enfant |
| liée à la culpabilité | liée à l'amour |
| chasse la confiance | nourrit la confiance |
1. Proverbes 1.7 : la crainte comme commencement de la sagesse
« La clé de la sagesse, c'est de révérer l'Éternel... »
Le mot hébreu yir'ah possède une richesse de sens. Il peut désigner la peur, mais ici il signifie surtout :
- le respect profond ;
- l'émerveillement devant la sainteté de Dieu ;
- l'humilité ;
- la reconnaissance de sa souveraineté.
Autrement dit :
« Dieu est Dieu, je ne suis pas Dieu. Je me soumets avec confiance à sa volonté. »
Cette crainte n'éloigne pas de Dieu ; elle attire vers lui.
Elle ressemble à l'attitude d'un enfant qui admire profondément son père et ne veut pas lui faire de peine.
2. Romains 8.15 : la peur de l'esclave
Paul oppose deux esprits :
« Vous n'avez pas reçu un esprit d'esclavage pour être encore dans la crainte... »
L'image est celle de l'esclave antique.
L'esclave obéit parce qu'il redoute :
- les coups,
- les sanctions,
- le rejet.
Le chrétien, lui, obéit parce qu'il est devenu fils.
Le centre de la vie chrétienne n'est donc plus :
« J'espère que Dieu ne va pas me punir. »
mais
« Mon Père m'aime. »
Le cri « Abba ! Père ! » est incompatible avec une religion de la terreur.
3. 1 Jean 4.18 : l'amour chasse la peur
Jean pousse encore plus loin cette idée.
Le contexte immédiat est le jugement dernier.
Le verset précédent dit :
« Ainsi nous aurons de l'assurance au jour du jugement. »
Puis :
« La crainte suppose la perspective d'un châtiment. »
Jean ne parle donc pas de toute forme de crainte.
Il parle de la peur d'être condamné.
Celui qui demeure dans l'amour de Dieu sait que :
- Christ a porté sa condamnation ;
- ses péchés sont pardonnés ;
- Dieu est désormais son Père.
Plus son amour mûrit, plus cette peur disparaît.
4. Pourquoi il n'y a aucune contradiction
Les trois textes parlent de réalités différentes.
Proverbes :
« Respecte Dieu, car il est saint. »
Romains :
« N'aie plus peur de Dieu comme un esclave. »
1 Jean :
« L'amour parfait élimine la peur du jugement. »
Les trois affirmations sont parfaitement compatibles.
5. La très belle distinction du commentaire du Semeur
Je trouve que la note que tu cites est très juste :
« La crainte respectueuse de l'A.T. n'a aucun point commun avec la peur paralysante de l'esclave. »
C'est exactement cela.
On pourrait presque dire qu'il existe deux pôles :
La peur servile
« Je fais le bien parce que Dieu risque de me frapper. »
Cette attitude est incompatible avec l'Évangile.
La crainte filiale
« J'aime tellement mon Père que je veux lui plaire. »
C'est précisément cette attitude que recommande toute la Bible.
6. Jean Calvin exprime cette distinction avec beaucoup de finesse
Dans les Instituts de la religion chrétienne (III, 2), Calvin distingue lui aussi la crainte servile de la crainte filiale.
La crainte servile est celle du criminel devant son juge.
La crainte filiale est celle d'un enfant qui aime tellement son père qu'il redoute de lui déplaire.
Cette distinction sera reprise par de nombreux théologiens réformés après lui, notamment François Turretin, Herman Bavinck et, plus récemment, Henri Blocher.
7. Une remarque théologique intéressante
Dans le Nouveau Testament, plus la révélation de l'amour de Dieu progresse, plus la crainte se transforme.
On peut presque décrire un itinéraire spirituel :
- au début : « Dieu est saint ; je tremble devant lui » ;
- puis : « Dieu me pardonne en Christ » ;
- enfin : « Dieu est mon Père ; je vis dans une confiance filiale. »
La révérence demeure toujours, mais la terreur disparaît.
Comme l'écrit l'épître aux Hébreux :
« Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce » (He 4.16).
Cette assurance n'abolit pas la sainteté de Dieu ; elle est rendue possible par l'œuvre du Christ.
En résumé, les trois passages enseignent une progression cohérente : la « crainte de l'Éternel » (Pr 1.7) est une révérence aimante qui ouvre à la sagesse, tandis que la peur d'un châtiment (1 Jn 4.18) et la crainte de l'esclave (Rm 8.15) sont dépassées chez le croyant qui, justifié par la foi et adopté comme enfant de Dieu, vit désormais dans la confiance et l'amour. Cette distinction entre crainte filiale et crainte servile est l'un des grands acquis de la théologie chrétienne classique, commune à de nombreuses traditions, catholique comme protestante.
Qu'en dit Alain NISUS?
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire