Bien sûr. Le Notre Père est à la fois la prière chrétienne par excellence et une véritable école de prière : Jésus ne donne pas seulement une formule à réciter, il nous apprend comment nous tenir devant Dieu, ce que nous devons désirer et comment nous situer les uns par rapport aux autres.
1. « Notre Père qui es aux cieux »
Le premier mot est déjà extraordinaire : « Père ».
Jésus nous autorise à nous adresser à Dieu avec une proximité filiale. Dieu n'est pas simplement le Créateur tout-puissant, le Juge ou le Maître de l'univers : il est Père.
Mais Jésus dit « notre » Père, et non « mon Père ». La prière chrétienne n'est donc jamais purement individualiste. Même lorsque je prie seul dans ma chambre, je prie avec et pour mes frères et sœurs.
Le mot « Père » exprime la confiance ; le mot « aux cieux » rappelle en même temps la transcendance de Dieu. Dieu est proche, mais il n'est pas notre égal. Il est le Père tout-puissant devant lequel nous demeurons dans l'adoration.
Les trois premières demandes : Dieu d'abord
Il est très significatif que les premières demandes du Notre Père ne concernent pas nos besoins personnels.
Jésus nous apprend à commencer par Dieu.
2. « Que ton nom soit sanctifié »
Le nom représente Dieu lui-même, sa personne, sa réputation et sa gloire.
Demander que le nom de Dieu soit sanctifié, c'est demander :
Que Dieu soit reconnu comme Dieu et honoré comme il le mérite.
Cela commence par nous-mêmes : que notre vie ne déshonore pas le nom que nous invoquons.
Mais c'est également une demande concernant le monde : nous souhaitons que les hommes découvrent qui est véritablement Dieu et lui rendent gloire.
Il y a donc ici une dimension missionnaire : « Seigneur, fais que ton nom soit connu, aimé et honoré. »
3. « Que ton règne vienne »
Le règne de Dieu, c'est l'exercice de sa souveraineté.
Demander sa venue signifie :
Seigneur, règne sur ma vie, règne sur ton Église et fais avancer ton règne dans le monde.
Cette demande possède également une dimension eschatologique : nous attendons le plein établissement du règne de Dieu à la fin des temps.
Le chrétien vit donc entre un règne déjà commencé et un règne encore attendu dans sa plénitude.
En Jésus-Christ, le Royaume s'est approché ; pourtant nous continuons à prier :
« Que ton règne vienne ! »
4. « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »
C'est peut-être l'une des demandes les plus exigeantes.
Nous ne demandons pas :
« Seigneur, fais ce que je veux. »
Nous demandons :
« Seigneur, fais que ta volonté soit accomplie. »
Et Jésus ajoute : « sur la terre comme au ciel ».
Cela signifie que nous désirons que l'obéissance qui caractérise les réalités célestes devienne également la réalité de notre monde.
Mais cette demande commence encore une fois par nous-mêmes :
« Seigneur, rends-moi capable de vouloir ce que tu veux. »
Elle rejoint merveilleusement la prière de Jésus à Gethsémani :
« Non pas ma volonté, mais la tienne. »(Luc 22,42)
Le Notre Père nous conduit donc progressivement de « Dieu, donne-moi » à « Dieu, transforme-moi pour que je veuille ce que tu veux ».
Les trois demandes suivantes : nos besoins
Après avoir placé Dieu au premier rang, Jésus nous apprend à présenter nos besoins.
5. « Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour »
Le pain représente évidemment la nourriture et, plus largement, ce qui est nécessaire à notre existence.
Remarquons le mot « aujourd'hui ».
Jésus ne nous apprend pas à demander :
« Donne-moi tout ce dont j'aurai besoin pour les vingt prochaines années. »
Il nous apprend à recevoir le pain d'aujourd'hui.
Il y a ici une invitation extraordinaire à la confiance.
Dieu nous demande de vivre dans une dépendance quotidienne à son égard.
Cela rappelle la manne donnée aux Israélites dans le désert : chaque jour, Dieu pourvoit.
Le pain est également devenu, dans la tradition chrétienne, riche de résonances eucharistiques : Jésus est lui-même le pain de vie (Jean 6).
6. « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés »
Nous arrivons au cœur de la relation avec Dieu et avec les autres.
Nous demandons d'abord :
« Pardonne-nous. »
Le Notre Père suppose donc que nous reconnaissons que nous avons besoin du pardon de Dieu.
Mais il introduit immédiatement une seconde réalité :
« comme nous pardonnons aussi ».
Il existe un lien profond entre le pardon reçu et le pardon donné.
Cela ne signifie pas que nous achetons le pardon de Dieu en pardonnant aux autres. Le pardon divin demeure une grâce.
Mais celui qui demande sincèrement :
« Père, pardonne-moi »
ne peut pas en même temps vouloir vivre dans une logique permanente de vengeance et de refus du pardon.
Jésus développera lui-même cette idée immédiatement après le Notre Père :
« Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. »(Matthieu 6,14)
Le Notre Père nous oblige donc à regarder à la fois vers Dieu et vers notre prochain.
7. « Et ne nous laisse pas entrer en tentation »
Cette phrase demande une petite explication.
Elle ne signifie évidemment pas que Dieu chercherait à nous pousser au péché. Jacques dit clairement :
« Que personne, lorsqu'il est tenté, ne dise : C'est Dieu qui me tente. »(Jacques 1,13)
La demande signifie plutôt :
« Seigneur, lorsque vient l'épreuve et la tentation, garde-nous de succomber. »
C'est une prière d'humilité.
Nous reconnaissons que nous ne sommes pas invulnérables.
Même quelqu'un qui se croit très solide peut tomber.
Le chrétien ne dit donc pas :
« Je suis suffisamment fort pour résister. »
Il dit :
« Seigneur, garde-moi. »
C'est une attitude profondément biblique.
8. « Mais délivre-nous du Mal »
La dernière demande nous conduit encore plus loin.
Le terme grec de Matthieu 6,13 — τοῦ πονηροῦ (tou ponêrou) — peut être compris comme « du mal » ou « du Mauvais ».
C'est pourquoi les traductions peuvent avoir une nuance différente.
La demande peut donc être comprise à deux niveaux :
« Délivre-nous du mal »
et
« Délivre-nous du Mauvais », c'est-à-dire du Satan.
Cela correspond à l'ensemble du Nouveau Testament : le chrétien est engagé dans un combat spirituel et demande à Dieu de le protéger contre les puissances du mal.
Mais il ne prie pas avec terreur.
Il prie avec confiance, parce que Dieu est son Père.
Une progression remarquable
On peut observer une véritable architecture du Notre Père :
Dieu
Nous
Autrement dit :
Dieu d'abord, puis nous-mêmes et notre prochain.
Et même lorsque nous parlons de nous-mêmes, nous ne disons jamais « donne-moi », mais :
« donne-nous »« pardonne-nous »« délivre-nous »
Le Notre Père nous arrache donc à l'individualisme.
Une école de dépendance
Il y a aussi une très belle progression spirituelle :
C'est donc beaucoup plus qu'une simple liste de demandes.
C'est un chemin qui transforme celui qui prie.
Et surtout : « Notre »
Je trouve que ce petit mot mérite une attention particulière.
Jésus aurait pu nous apprendre :
« Mon Père… donne-moi… pardonne-moi… délivre-moi… »
Il nous enseigne :
« Notre Père… donne-nous… pardonne-nous… délivre-nous… »
Même lorsque je prie pour mes propres besoins, je suis placé dans une communauté.
Cela rejoint directement ce que tu évoquais récemment à propos de Jean 13,35 et de Galates 6,10 : la foi chrétienne ne peut pas être séparée de l'amour concret des frères et sœurs.
Le Notre Père nous apprend ainsi à dire :
« Je ne suis pas seul devant Dieu. Je suis un enfant parmi les enfants de Dieu. »
Et c'est peut-être l'une des plus belles définitions de la prière chrétienne : entrer devant Dieu comme un enfant devant son Père, mais jamais comme un individu isolé de ses frères.
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