Oui, je suis largement d’accord avec ton intuition. La foi chrétienne n’exige pas de devenir émotionnellement artificiel devant Dieu. La Bible nous invite plutôt à être vrais devant lui, avec toute la palette de notre vie intérieure.
1. « Réjouissez-vous toujours » ne signifie pas « ressentez toujours de la joie »
Paul écrit :
« Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; je le répète, réjouissez-vous. »— Philippiens 4,4
Ce verset est magnifique, mais il ne faut pas le transformer en injonction à ressentir constamment une émotion de joie.
Paul parle de la joie « dans le Seigneur » : il s'agit fondamentalement d'une orientation de confiance et d'espérance envers Dieu. On peut donc être profondément triste tout en demeurant, au fond, attaché à Dieu.
C'est particulièrement important parce que Paul lui-même connaît l'affliction, les larmes, l'inquiétude, la souffrance et les combats intérieurs.
2. La Bible ne nous présente absolument pas des croyants constamment euphoriques
Les Psaumes sont probablement l'un des meilleurs antidotes à une conception superficielle de la « joie chrétienne ».
On y trouve :
- la joie ;
- la reconnaissance ;
- la tristesse ;
- la solitude ;
- la peur ;
- l'angoisse ;
- le sentiment d'abandon ;
- la colère ;
- le doute ;
- le découragement ;
- mais aussi l'espérance et la confiance.
Le psalmiste peut dire :
« Pourquoi t'abats-tu, mon âme, et gémis-tu au dedans de moi ? »— Psaume 42
Et ailleurs :
« Jusqu'à quand, Éternel, m'oublieras-tu sans cesse ? »— Psaume 13
Ce ne sont pas des paroles d'un homme qui aurait réussi à supprimer ses émotions négatives grâce à une spiritualité parfaite.
Il parle à Dieu précisément depuis son trouble.
3. Même Jésus n'a pas vécu dans une joie émotionnelle permanente
C'est encore plus frappant dans le Nouveau Testament.
À Gethsémani, Jésus dit :
« Mon âme est triste jusqu'à la mort. »
Et il prie dans l'angoisse.
Jean 11,35 nous donne même ce verset extrêmement court :
« Jésus pleura. »
Jésus éprouve également la colère. Devant l'endurcissement des hommes, Marc nous dit qu'il les regarde « avec colère », tout en étant attristé par leur endurcissement (Marc 3,5).
Cela nous montre quelque chose de fondamental : une émotion douloureuse n'est pas en elle-même un péché.
La question morale vient ensuite : qu'allons-nous faire de cette émotion ?
4. Il faut distinguer émotion et comportement
C'est particulièrement important pour la colère.
La colère peut être légitime.
Paul dit :
« Si vous vous mettez en colère, ne péchez point. »— Éphésiens 4,26
Remarquons la nuance : il ne dit pas simplement « ne vous mettez jamais en colère ».
Il reconnaît qu'une colère peut apparaître, notamment face au mal ou à l'injustice. Mais elle peut ensuite dégénérer en haine, vengeance, violence, rancune ou mépris.
On pourrait donc distinguer :
émotion → discernement → choix → action.
Une émotion n'est pas encore une décision morale.
On peut ressentir de la colère sans décider de faire du mal.
On peut avoir peur sans être lâche.
On peut être triste sans manquer de foi.
On peut être inquiet sans être infidèle à Dieu.
On peut connaître le doute sans avoir apostasié.
5. La foi n'est donc pas le déni de nos émotions
Je trouve même que se forcer à afficher une joie permanente peut parfois devenir une forme de mensonge spirituel.
Quelqu'un peut être intérieurement bouleversé et pourtant dire :
« Seigneur, je suis inquiet. Je ne comprends pas. J'ai peur. Je suis en colère devant cette injustice. Je suis triste. Mais je viens quand même vers toi. »
Cette prière me paraît infiniment plus authentique que :
« Tout va très bien, je suis toujours joyeux ! »
alors que la personne est intérieurement effondrée.
La Bible nous apprend plutôt à transformer nos émotions en paroles adressées à Dieu.
C'est précisément ce que font les lamentations bibliques.
6. Et il y a quelque chose de très beau : toutes nos émotions peuvent devenir matière à prière
On pourrait presque faire une petite « théologie des émotions » :
| Émotion | Elle peut devenir devant Dieu… |
|---|---|
| Joie | louange et action de grâce |
| Tristesse | lamentation et recherche de consolation |
| Peur | confiance et demande de protection |
| Inquiétude | abandon à la providence |
| Angoisse | cri vers Dieu |
| Colère | demande de justice et renoncement à la vengeance |
| Doute | recherche et demande de lumière |
| Découragement | demande de renouvellement |
| Espérance | attente confiante |
Cela me paraît beaucoup plus biblique qu'une spiritualité dans laquelle certaines émotions seraient « chrétiennes » et d'autres « non chrétiennes ».
7. La vraie joie chrétienne est plus profonde que l'humeur
Et c'est là que Philippiens 4,4 retrouve toute sa richesse.
La joie chrétienne n'est pas nécessairement l'allégresse psychologique.
On peut pleurer et avoir une espérance.
On peut être angoissé et continuer à prier.
On peut être profondément triste et néanmoins savoir que Dieu est présent.
On peut même être en colère contre une injustice et continuer à aimer Dieu.
C'est une joie beaucoup plus profonde : elle ne consiste pas à nier les ténèbres, mais à croire que les ténèbres n'auront pas le dernier mot.
Je résumerais donc ta pensée ainsi :
Le chrétien n'est pas appelé à être constamment heureux ; il est appelé à être vrai devant Dieu.
Et cette vérité peut passer par les larmes aussi bien que par les chants de joie.
Le modèle biblique n'est donc pas : « Je dois toujours me sentir bien parce que je suis chrétien. »
C'est plutôt : « Quelle que soit mon émotion aujourd'hui, je peux l'apporter à Dieu et apprendre à la vivre devant lui. »
C'est, à mon sens, une spiritualité beaucoup plus réaliste, beaucoup plus humaine et surtout beaucoup plus biblique.
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